Essai

Le soleil et l'été dans la musique populaire anglo-saxonne contemporaine

"Summer means new love", tel est le titre d'un morceau instrumental des Beach Boys. Mais entre cette vision naturelle et optimiste des choses, et l'étrange ambiguïté de la solarité chez un groupe comme Steely Dan, mille variations sont possibles. Cet essai se propose de les examiner en toute humilité.

I Le Soleil Bucolique

1. En Angleterre. La chaleur intimiste des petits villages d'autrefois.

Les Kinks avec leur album The village green preservation society font figure de précurseurs en matière de célébration de la nature et du soleil. Ainsi, dans la chanson "The big sky", entend-on : « And when I feel that the world's too much for me, I think of the big sky, and nothing matters much to me » De tels passages donnent le ton de l'album, le plus champêtre du groupe, ou disons le plus naïvement champêtre car exempt de la critique sociale qui prévaut dans d'autres chansons comme "Apeman"ou dans l'album Muswell Hillbillies. Cet album illustre le fait (que nous serons amenés à constater à maintes reprises dans la suite) qu'éloge solaire et simplicité dans l'expression musicale font bon ménage, comme en témoigne le petit gimmick (en bon français, je dirais "le petit motif charmant et astucieux") que l'on entend au piano dans "Sitting by the riverside", et qui juxtapose les séries de notes do-do#-ré ; on fait difficilement plus instinctif, plus naturel. Quant à la chanson "Village green", elle détient un pouvoir d'évocation encore plus intense, avec ses paroles charmantes (« 'Twas there I met a girl called Daisy, and kissed her by the old oak-tree. [...] And Daisy's married Tom the grocer boy, and now he owns a grocery »), son instrumentation un peu XVIIIè (clavecin et ce que je crois être un hautbois) qui évoque la nostalgie d'une époque plus simple.

Successeur direct des Kinks, XTC reprend ce thème, principalement dans les albums Mummer et Skylarking. "Wonderland", dans le premier, évoque un paysage digne des Eloys de The Time Machine, et la couverture du single m'évitera un long discours à ce sujet.

Les paysages idylliques que suscite l'écoute de cette chanson ressemblent remarquablement à celui-ci, c'est un des meilleurs exemples de chanson picturale que je connaisse. On remarquera toutefois un certain paradoxe dans les paroles, puisque Colin Moulding associe le "wonderland" à une idée de vaine sophistication qu'il critique, et en parlant de lui dit au contraire « Too plain and simple I am for your file ». Pourtant l'innocence règne, tout se passe donc comme si l'utopie que perçoit l'auditeur résultait de l'amalgame fait par Moulding entre les deux utopies qu'il évoque. A la limite on s'en fout. Sur le même album, "Love on a farmboy's wages" d'Andy Partridge est encore une chanson très évocatrice, on y voit véritablement la campagne anglaise ensoleillée (« High climbs the summer sun, high stands the corn. »), le narrateur et son bonheur pré-conjugal un peu béat. Skylarking s'ouvre sur deux chansons des plus estivales où abondent les bruits de cigales et d'oiseaux : "Summer's cauldron", où le narrateur dit en gros "Me dérangez pas, je crève de chaud mais c'est cool" tout du long, en juxtaposant à cela des notations animistes à propos de "Sir Sun" et "Miss Moon", bref c'est l'euphorie ; puis vient "Grass", ses percussions rustiques, ses cordes dont la mélodie évoque irrésistiblement une sieste un peu coquine (« Shocked me too the things we used to do on grass »), ses paroles nostalgiques : « If you fancy we can buy an ice-cream cone ».

2. Aux Etats-Unis. La chaleur des grands espaces.

Là les exemples abondent, de Neil Young à Tom Petty, mais les deux plus remarquables sont sans doute ZZ Top et les Jayhawks. Ca peut faire sourire quand on pense à ce qu'ils sont devenus, mais sur les premiers albums de ZZ Top règne une véritables magie texan, avec des riffs d'une rare expressivité (dans les 90s, il n'y a guère que Kyuss pour avoir su tisser des riffs si évocateurs et torrides), une caisse claire qui claque comme pas deux, un son ample venu du Far West. Ecoutez par exemple "El Diablo" ou "Asleep in the desert", sur Tejas, ou bien "Waitin' for the bus" qui ouvre Tres Hombres. On sent là une authenticité, une chaleur vraiment admirables, on se croit sur une route du Colorado entre deux rangées de cactus, on voit le tumbleweed, les contreforts des Rocheuses... Chez les Jayhawks, c'est un peu moins brûlant mais tout aussi agréable : le caractère solaire de leur musique vient de la profusion d'instruments employés (caractéristique que l'on retrouvera dans le funk), tous avec un son très clair, et notamment un orgue Hammond et parfois un harmonica, deux instruments éminemment calorifères. Je parle là des deux très bons albums qui précèdent le départ de Mark Olson, c'est-à-dire Waitin' for the sun et Tomorrow the green grass. Sur le premier, c'est l'organiste de Tom Petty qui est au Hammond, et on sent bien la filiation : des chansons pop bien troussées avec des mélodies attachantes, des histoires simples, etc. Les voix de Mark Olson et Gary Louris se mêlent parfaitement, on y sent un optimisme bon enfant, un émerveillement devant la nature américaine. Un aspect un peu slacker se surimpressionne à tout cela, une atmosphère de vacances à la Tom Sawyer, moi à chaque écoute ça m'évoque précisément un petit village du Midwest délaissé pendant l'été, où on ne sait plus trop quoi faire de son temps... Ce qui nous amène directement au paragraphe suivant.

3. Grandaddy, Under the Western freeway.

Il s'agit d'un album hors du temps, à l'aspect solaire indéniable mais un peu détourné : le soleil n'est plus une cause de réjouissance, il ne fait qu'alourdir l'atmosphère de désoeuvrement qui règne. Je consacre à ce disque un paragraphe entier parce qu'à mon sens il illustre vraiment une thématique importante dans la musique des années quatre-vingt-dix, ou en tout cas un changement de direction assez général. On remarquera que la simplicité dans la musique demeure, plus que jamais, ainsi le riff de "A.M.180" n'utilise-t-il pas d'autre note que celles de la gamme la plus enfantine qui soit, c'est-à-dire nulle autre touche que les touches blanches du clavier, ce qui ne l'empêche pas d'être sacrément bizarre. L'aspect slacker est dominant : « If you come down, we'll go to town, I haven't been there for years ; but I'd be fine, wasting our time, just doing nothing. » Les chansons ne racontent pour ainsi dire rien : « Here I sit and play guitar and drink beer out in the country.» On sent comme une tentative rageuse de renverser les valeurs attachées à l'été : « Take a trip, join me in the sun, but not really though, I ain't having fun. [...] Tourist info said I'd have a good time, I'm not having a good time.» ("Summer here kids")

II Le Soleil Erotique

1. Prince et autres funky people.

Prince représente l'aboutissement de toute une tradition funk faite de frénésie sexuelle et de profusion charnelle dans les instruments et les voix, inspirée de ce point de vue principalement de Funkadelic (One nation under a groove et tout son emballage mystico-pornographe), et parfois de Sly and the Family Stone ou Stevie Wonder. Bref, des Noirs tout chargés de la température de leur chère Afrique, propice à la promiscuité érotique. Cela aboutit à une espèce de chaos échangiste où tout le monde s'aime grâce à la chaleur ambiante. Chez Prince, c'est principalement dans "Play in the sunshine" sur son chef-d'oeuvre Sign o'the times que ce thème se développe explicitement : « Someway, somehow, I just gotta have fun. » ; la chaleur appelle l'orgie, accélère le processus de la relation amoureuse : « I wanna meet you, kiss you, love you, and miss you, do it all over again. » Malheureusement cet aspect de la musique funk est devenu un cliché, si bien que Prince n'a pas toujours résisté à la tentation de profiter de sa facilité à créer un climat érotique, et cela a donné des chansons très banales comme "Sex in the summer" sur Emancipation, qui commence ainsi : « Afternoon in the city, somewhere in July », chanté d'une façon banalement langoureuse. Et d'une certaine façon, tout le "R'n'B" dérive de cette pratique, avec des paroles coquines, des voix préformatées sur le modèle princien, et aucune inventivité dans la musique. Bref, de la variété.

2. Les Beach Boys et leurs amours plagistes.

La solarité de la musique des Beach Boys vient principalement des choeurs, avec leurs voix savamment entrecroisées dans la plus pure tradition américaine des fifties, auxquelles s'ajoute la voix de fausset admirable de Brian Wilson, qui a la particularité de ne laisser paraître aucun effort, ce qui est rare chez un Blanc, aucune agressivité, ça reste doux, naturel, presque naïf, alors que la voix de fausset chez un chanteur blanc lambda a plutôt tendance à évoquer l'outrance du désir sexuel, cf. Beck par exemple dans Midnight Vultures, ou les Bee Gees. Cette tradition solaire des Beach Boys se ressent également dans l'imagerie surf de leurs cinq ou six premiers albums (par exemple dans Surfer Girl, on ne trouve quasiment que des chansons avec des titres comme "Catch a wave", "The surfer moon", "South Bay surfer", "Hawaii", "Surfers rule"...), imagerie charmante mais on sent comme une volonté commerciale derrière. La sensibilité propre de Brian Wilson ne perce que petit à petit, avec d'abord des chansons plus personnelles comme "In my room", "Don't worry baby". Pour en revenir au thème de cet essai, on peut évoquer "Your summer dream" : « Drive your car down to the sea, All the while you build a scheme, Take her hand and walk on with her, Make it real your summer dream [...] Now it's gone and you're alone, In her eyes you see a gleam, It is time to show your love » Bref, des petits tableaux amoureux du bord de mer. Egalement "The warmth of the sun", "Keep an eye on summer"...

Le côté solaire se fait plus accessoire sur Today!, les descriptions de personnages amoureux priment sur le décor : "Good to my baby", "Don't hurt my little sister", "She knows me too well", toutes géniales au demeurant. Sur Summer Days, "California girls" associe de nouveau les deux concepts : l'éloge de la Californie solaire se mêle à une description gouailleuse des filles d'autres régions d'Amérique, et forcément c'est les Californiennes les meilleures... Dans Pet Sounds, il n'y a plus guère de cet optimisme estival, l'été s'est clairement effacé derrière la personnalité de Brian, même si le disque reste chaleureux avec des sonorités très douces, un peu cotonneuses.

C'est un peu plus tard que le génie manifeste de Brian va motiver les autres membres du groupe qui vont se hisser à son niveau du point de vue des chansons tout en maintenant la tradition solaire du groupe. Cela apparaît sur Sunflower et dans une moindre mesure Surf's up, qui offrent quelques très bonnes chansons solaires comme "Add some music to your day", "Deirdre", "Our sweet love", "At my window" (attention, il y a dans celle-ci un passage assez difficile à supporter pour des Français), "Long promised road", "Til I die"...

3. Roy Orbison et le désespoir solaire.

Avant les Beach Boys, le monopole du soleil californien appartenait à Roy Orbison, mais je le place après car son album le plus caractéristique date de 88. Ses plus belles chansons sont souvent aussi des lamentations, "Crying", "Only the lonely", "Falling" (où l'on voit que dans l'expression "falling in love" il insiste sur l'idée de chute)... Le soleil fait partie de son imagerie dès ses débuts dans les sixties, avec sa voix de crooner, des choeurs féminins langoureux en "oo-oo-oo", des cordes en cascade, une basse au son chaleureux (par exemple dans "Love hurts", "I can't stop loving you"), une guitare à la mexicaine dans "Borne on the wind". Dans "It's over", Orbison chante «Golden days before they end, Whisper secrets to the wind : Your baby won't be near you anymore », la nature et le soleil semblent se rendre complices de la femme aimée, on voit que le soleil a un tout autre rôle que chez les Beach Boys...

Dans Mystery Girl, Roy Orbison aidé de Tom Petty et plein d'autres gars aux tendances californiennes notoires recourt à la vieille ruse du mur de guitares : "You got it", "California Blue", "Careless heart" par exemple se voient donc magnifiées par un son éminemment chaud et évocateur. Dans deux chansons de cet album, le soleil et l'été jouent en revanche un rôle un peu plus complexe : dans "A love so beautiful" (beautiful mais mort puisque « We let it slip away »), Orbison chante « The summer sun looked down on our love long ago », ici comme dans la suite le soleil définit l'intensité du souvenir amoureux et se substitue à des évocations plus concrètes (et peut-être plus négatives) du passé, il me paraît jouer un rôle de substitut, de consolateur... Mais surtout, on entend dans "Windsurfer" : « All he wanted to do was outrun the sun ». Cette ambition coûte malheureusement au personnage évoqué l'amour de la pétasse du coin : « He said let's sail away together She told him no no never no », c'est le rare exemple d'un conflit steelydanien ailleurs que chez...

III Steely Dan : Le Soleil Lunatique

1. Une vision d'ensemble.

On considérera sans doute dans quelques siècles la rencontre de Walter Becker (guitare, basse) et Donald Fagen (chant, claviers) à Bard College en 67 (à vérifier, mais c'est dans ces eaux-là) comme l'un des fondements historiques de la culture terrienne. Ces deux freaks étaient en effet destinés à donner naissance à l'une des oeuvres les plus originales et captivantes qui soient. En 72, leur premier album Can't buy a thrill donne dans le style californien traditionnel, solaire, vaguement post-hippie à la Carole King, de la pop joliment tournée avec des sonorités jazz. C'est en 73 avec Countdown to ecstasy que se révèle leur humour bizarre, un peu cynique, un peu vonnegutsy et burroughsien (leurs principales influences littéraires il me semble), une ironie qui se cache derrière des mélodies riches et virtuoses, mais également une certaine froideur qui empêche un franc succès de cet album auprès du public américain. Becker et Fagen deviennent alors de plus en plus fourbes : dans leurs albums de 74 et 75, l'équilibre parfait entre paroles hermético-subversives et musique commerciale est trouvé. Et ils pousseront encore le bouchon dans les deux années suivantes en prenant un virage plus ou moins funk (choristes noires, basse slappée et tout le tralala) et donc apparemment mainstream, orientation contrebalancée par une ironie encore plus présente et par la noirceur des thèmes abordés : drogue, amours perverses, planète pénitentiaire, adultère ("Everything you did", dans laquelle on entend "Turn up the Eagles, the neighbours are listening", exemple typique de foutage de gueule discret, pas compris d'ailleurs par les principaux intéressés qui ont pris ça au premier degré et ont donc été très contents), imposture hollywoodienne, divorce intéressé... Aja en 77 est l'album estival par excellence, ce qui explique sans doute que cet album soit parmi les disques de chevet de tous les Américains post-seventies, aux côtés de "Rumours" de Fleetwood Mac, des Doobie Brothers et d'autres précurseurs des abominables Toto et Kansas. Ensuite, Steely Dan se fera prendre à son propre piège en publiant Gaucho en 80, leur seul album à contenir des chansons médiocres : deux ou trois sur sept ("My rival", "Time out of mind" et peut-être "Glamour profession" pour sa longueur excessive) il est vrai, mais tout de même, on sent comme une baisse globale d'inspiration.

2. Kamakiriad et le come-back de l'année 2000.

Ce deuxième album solo de Donald Fagen sorti en 92 (le premier, The Nightfly, est un chef-d'oeuvre mais est assez peu lié à la question qui nous occupe) effectue comme un retour sur la recette Steely Dan, sur cet apparent paradoxe entre l'aspect luxueux, grand public de leur musique, et la réalité du discours contenu dans leurs chansons. On y sent vaguement une volonté de mise en abyme, de faire du méta-Steely Dan.

Plusieurs chansons traduisent cette approche. La première, "Trans-highland skyway", plante le décor : un type dans le futur décide de faire un voyage en Kamakiri (une bagnole du futur donc) pour visiter divers endroits ; ses aventures et rencontres à venir constituent le sujet des chansons suivantes. Le description de l'engin parle de "good fresh things every day of the year", "It's a total biosphere", "Steamin' up that Trans-Highland Skyway"... On a l'impresion que le narrateur vit en autarcie dans sa Kamakiri, cette sorte de machine à créer de la chaleur, de l'été en toutes saisons ; ainsi l'engin devient une sorte de métaphore d'un disque de Steely Dan, plongeant son auditeur dans une perpétuelle moiteur. Le titre de la suivante, "Countermoon", est ambigu : le décor est-il bien lunaire, nocturne, ou est-ce que ce préfixe, "counter", doit nous laisser imaginer que c'est l'inverse ? La chanson n'est guère plus explicite : il me semble qu'il y est question d'une sorte de nuit magique où se multiplient les désordres amoureux : "Could that be murder you see in her eyes ? It's nasty weather for July", "the women get restless, and the men grow cold" Il est question d'un mystérieux "rayon" inquisiteur : "That beam is sure to find you". Bref, je crois qu'on a véritablement affaire à une "contre-Lune", qui serait en fait un Soleil dispensant une sorte de chaleur malsaine, provoquant le déréglement des êtres. L'analogie avec le paradoxe de la musique de Steely Dan est prégnante. Ce qui se passe dans "Snowbound" (d'ailleurs écrite avec Walter Becker, autant dire que c'est du Steely Dan tout pur) est relativement comparable. On remarque d'emblée que la basse, au son très métallique, est plus froide qu'à l'accoutumée, produisant une ambiance hivernale appuyée par des sons évoquant des chansons de Noël, qui viennent d'un clavier. Mais cette ambiance est contrecarrée ("We can beat the freeze and get saved tonight", "Heat up these white nights : we're gonna turn this town into a city of light") par le rythme savamment groovy, des percussions chaudes, etc...

En 2000, Becker et Fagen reviennent avec Two against nature, un album plus estival que jamais (cf. une page de la pochette : deux nymphettes en rollers près d'une plage californienne...), mais aussi plus ironique. La première chanson, "Gaslighting Abbie" (cette chanson me rend fou, me donne envie de faire de la muscu pour exhiber un corps d'athlète sur les plages en été : ceci pour vous dire les désirs prosaïques que font naître chez certains élus les puissants effets évocateurs de Steely Dan), en est emblématique : une rencontre amoureuse sur la plage ("One plush summer you come to me, ripe and ready") se révèle être le prologue à un meurtre que les deux amants vont perpétrer contre la femme du narrateur, tout ça dans la bonne humeur ("What will it be ? Some soothing herb tea ? That might be just the thing", "It's a luscious invention for three, one summer by the sea") ; bref, une histoire sordide sous un aspect riant.