Comment se repérer dans le bordel fétide qu'est l'histoire de la musique classique ? Haydn a composé plus de cent symphonies, Bach deux cents cantates, Beethoven trente-deux sonates, bref on en a pour des années à se faire une culture exhaustive en la matière... Parce qu'en plus ces saloperies ne sont pas franchement aussi immédiatement accessibles qu'une chanson des Beatles, hein, il faut les écouter sans cesse pour les retenir et espérer les comprendre. Ben Marlden, rock'n'roller notoire, a décidé voici bien deux ans de concentrer ses forces illimitées dans l'acquisition d'une solide culture classique, et peut donc se mettre à la place des ceusses qui voudraient aujourd'hui en faire autant.

Pour ma part, il me semble évident que commencer par des oeuvres chantées est ce qu'il y a de plus indiqué quand on aime la pop, le rock, bref le format chanson. A moins d'une véritable allergie au chant lyrique, quelques opéras, quelques lieder, quelques cantates ou autres oeuvres sacrées, et par exemple Das Lied von der Erde de Mahler sont tout à fait recommandés. Ensuite, le plus logique c'est de passer à la symphonie, dont l'opéra ne peut manquer de donner le goût. Ou, encore plus faciles d'accès, des "poèmes symphoniques" comme le Don Juan de Strauss. Enfin, on passera aux quatuors à cordes et aux concertos, ces derniers donnant accès aux oeuvres pour solistes, notamment les sonates pour piano. Enfin bon, tout ça c'est juste l'itinéraire logique, mais rien n'interdit d'affronter d'entrée de jeu les dernières sonates de Beethoven, après tout. Mais personnellement au début j'aurais eu du mal.

 

Mozart, Don Giovanni (durée approximative : 3h)

L'ouverture de six minutes est un modèle du genre, combine prestance et noirceur, et n'est jamais lassante. Dès le début, le ton de l'opéra est donné, on assiste à un mélange de bouffonerie et de tragique, notamment avec le contraste entre Leporello (le Sganarelle de Molière) et le Commandeur. Les récitatifs étonneront les néophytes : il s'agit de passages mi-parlés mi-chantés, mais chez Mozart ils sont toujours très musicaux, seule une allergie à la langue italienne peut justifier qu'on ne les aime pas. En allemand (dans Fidelio de Beethoven, ou Der Freischütz, de von Weber, pour parler de la même époque à peu près) c'est une autre affaire, nous verrons cela.

Revenons-en à Don Giovanni. Don Ottavio, amoureux de Donna Anna et vengeur du père de celle-ci, a un rôle ingrat, trop moral, trop bourgeois, sans panache même si ses airs sont beaux. Léopold Simoneau dans la version Mitropoulos parvient tout de même à le rendre sublime, mais par exemple dans le film de Losey c'est abominable. La prima donna, Donna Elvira, est très en valeur dès le premier air, plein d'une orgueilleuse violence ("Gli vo cavare il cor"). Mais le meilleur est encore à venir avec Zerlina, petite paysanne qui se laisse draguer par Don Giovanni le jour même de son mariage. Incarnée par Graziella Sciutti dans la version Giulini, elle devient l'objet de tous les fantasmes masculins : malgré qu'il en ait, l'auditeur mâle prend le parti de Don Giovanni et jouit de faire fléchir Zerlina dans l'air "Là ci darem la mano"... Le quatuor "Non ti fidar o misera" est exemplaire, plein de mélodies sublimes s'y succèdent à cent à l'heure, chaque écoute révèle telle phrase, tel mot particulièrement magnifiés par le chant (pour moi, je raffole du "Non ha l'aria di pazzia il suo tratto, il suo parlar" de Donna Anna). Les duos Anna/Ottavio sont les seuls points faibles de l'oeuvre, sans être chiants pour autant, ils manquent simplement un peu de gouaille. Autrement, les airs tout simplement parfaits sont légion, le trio "Taci ingiusto core", la sérénade "Vieni alla finestra", l'air "Vedrai carino", etc...

Verdi, Rigoletto (2h)

Verdi est à Mozart ce que les Monkees sont aux Beatles ; ou, dans un autre genre, ce que Muse est à Emerson Lake and Palmer. C'est bien moins riche et original sur le plan instrumental, d'où des préludes souvent très brefs, mais de nombreux airs verdiens paraissent immédiatement charmants, et sont encore aujourd'hui bien plus connus que les airs d'opéras de Mozart.

Après la scène délicieusement frivole du bal, les choses sérieuses commencent avec la malédiction de Monterone : même si les courtisans semblent s'en foutre, Rigoletto est lui bien secoué et l'atmosphère se fait inquiétante. Dès lors Rigoletto s'enfonce dans l'horreur, rencontre Sparafucile, spadassin gouailleur et tueur à gage. La fin de leur rencontre est sublime, Rigoletto le congédie timidement tout en craignant de devoir faire bientôt appel à ses services. Ensuite, Rigoletto retrouve sa fille Gilda pour un duo très varié. A noter que dans l'excellente version Kubelik, Gilda est incarnée par Renata Scotto, au timbre charmant mais aux aigus notoirement pénibles, genre constipée, ça peut gêner. Dans ce cas, opter pour la version avec Anna Moffo. De ce duo se détache, vers la fin, un passage où Gilda entrelace des notes très aiguës (Lassù in cielo veglia un angiol protettor) dans l'air mélancolique chanté par son père : on touche au sublime. Ensuite Gilda a quelques démonstrations de virtuosité pas désagréables pendant une bonne dizaine de minutes, puis on en revient à la malédiction : pour faire chier Rigoletto, les courtisans enlèvent sa fille chérie.

Bon, je ne vais pas tout résumer, mais sachez que les deux actes suivants sont peut-être meilleurs encore, avec notamment deux airs ultra-célèbres (le choeur des ravisseurs et "La donna è mobile"), un autre gros morceau de sublime (la plainte de Rigoletto) et la longue scène finale se déroulant sous un orage admirablement mis en musique.

Britten, The Young Man's Guide to the Orchestra (15 min)

Britten reprend ici un thème monstrueusement beau et majestueux de Purcell (l'équivalent anglais de Lully et Rameau), le fait jouer séparément par les trois sections de l'orchestre, puis brode autour de la mélodie, déconstruit, reconstruit, s'amuse comme un petit fou et obtient un chef-d'oeuvre d'un bon quart d'heure, aussi délicieusement anglais que les Kinks, Harry Potter et John Constable. Et c'est effectivement un guide de l'orchestre, chaque instrument se retrouvant à un moment ou à un autre mis en valeur, bref c'est un moyen bien pratique pour apprendre à différencier hautbois et clarinette, cor et cor anglais, etc...

Mahler, Symphonie n°5 (1h)

Tout commence par un gros riff de trompette qui se prolonge dans une introduction brumeuse, macabre à souhait, une marche funèbre. Le riff revient après cinq minutes de ce régime, amène un bref tourbillon orchestral où l'on distingue à un moment un sublime entrelacement de cuivres, d'ailleurs visiblement précurseur de "Atom Heart Mother" de Pink Floyd. Ca se calme, puis le deuxième mouvement arrive, encore plus oppressant que la marche funèbre ("Mit größter Vehemenz" !) : évidemment, pas de mélodie mozartienne dans ce noir fatras, mais des moments d'une grande intensité, et une curieuse homogénéité, des enchaînements impeccables malgré la diversité des tons. Le troisième mouvement est du même acabit, mais en plus calme et plus bavarois ; le quatrième, nettement plus linéaire, un peu monotone, est une parenthèse appréciable avant le cinquième qui touche au délire et déborde d'une joie solaire.

Bach, Concerto Brandebourgeois n°2 (10 min)

Bon, à la base ils sont tous bons les concertos brandebourgeois de mon pote Jean-Seb, mais celui-là allie toutes les qualités possibles de concision, intensité, mélodicité, etc. de façon plus nette encore que les autres. Pour moi c'est un peu le symbole du baroque Louis XV, mélodies virevoltantes, harmonies bien chaudes fondées sur des instruments old school genre violes, clavecin, flûte à bec et compagnie. Par contre j'ai un problème avec ces oeuvres, c'est qu'elles me paraissent elles aussi très anglaises, tout comme Britten. C'est simple, quand j'écoute les concertos brandebourgeois je vois des scènes de chasse dans la campagne anglaise, c'est assez bizarre. Peut-être une partie de chasse vue dans un film, sonorisée par Bach ? La Règle du Jeu ? Non, je ne crois pas qu'il y ait de musique dans la scène à laquelle je pense... Bref. En fait de façon plus objective je crois qu'on peut dire que ça fait très versaillais, ah mais merde là je dis peut-être ça à cause d'une scène de Dieu seul me voit... En tout cas il faut écouter cette merveille qu'est le deuxième concerto brandebourgeois, qui ne souffre guère que d'une petite baisse de régime dans le deuxième mouvement, mais ça c'est partout pareil, les deuxièmes mouvements c'est toujours plus chiant que le reste. Seul celui du concerto n°4 vaut vraiment le coup avec son ambiance éminemment nocturne. Autrement, le cinquième concerto vaut le détour lui aussi pour son solo de clavecin, mais comme je l'ai dit plus haut, ce sont tous des chefs-d'oeuvre... Sauf le sixième dont le premier mouvement me paraît extrêmement terne, peut-être ; mais bon, c'est un détail...

Mozart, Concerto pour clarinette (30 min)

C'est là l'exemple typique d'une oeuvre classique à caractère reposant. Quand les vieillards et autres parents parlent de la "musique de fous" que nous autres jeunes écoutons, ils comparent sans doute inconsciemment notre cher wackanwall à ce concerto pour clarinette, et effectivement le contraste fait peur à entendre. Chez Mozart, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, ce qui n'est pas forcément le cas chez AC/DC ou ZZ Top pour ne parler que de groupes à majuscules et à grosses couilles. Voilà, ça c'est un jeu de mots non-mozartien par exemple, bien laid, foireux et bancal. Donc rock'n'roll. Mais revenons-en au concerto pour clarinette, pour évoquer brièvement son atmosphère bucolique et innocente, parfois légèrement teintée d'une mélancolie de bon aloi. De zoulies mélodies, bien propres, bien nettes, s'y succèdent sans relâche. Tout est dit.

Britten, The Turn of the Screw (2h)

Voilà un très grand opéra de classique contemporain. On a déjà quitté le royaume des mélodies mozartiennes ou même mahlériennes, on s'enfonce dans des territoires inexplorés, sans aller jusqu'aux excès de gens comme Ligeti et Philip Glass dans les décennies suivantes. En fait, après Britten, est-ce que c'est vraiment du classique ? Ca se discute. Bon, l'histoire, tout le monde la connaît, une nouvelle gouvernante arrive à Bly pour s'occuper de deux charmants bambins, Flora et Miles, et pof des fantômes commencent à venir faire chier leur monde. Des fantômes pédophiles. Comme Britten. Mais ceci ne nous regarde pas.

La version dirigée par Britten lui-même, avec son bon copain Peter Pears pour interpréter Quint, est tout à fait satisfaisante, mais a quelques défauts : Flora et Miles, principalement. La fille qui chante Flora est trop âgée, trop mûre pour son rôle, je trouve. Quant à Miles, il s'agit du grand David Hemmings, futur symbole du Swingin' London (au même titre que Terence Stamp à la suite de The Collector, de William Wyler) une dizaine d'années plus tard grâce à Antonioni et Blow up : sa voix n'est pas parfaite, on le sent dans son "Malo" et ailleurs ; sympa, mais pas parfaite. Britten n'avait-il pas pu trouver mieux ? Ou était-il amoureux du petit David ? L'histoire le dit sûrement mais je n'en sais pas plus.

La version que j'adore, elle est toute récente et est de Daniel Harding. Flora et Miles y sont tout simplement parfaits ; Flora notamment, interprétée par une toute petite fille à la voix charmante, a des intonations magiques, dans des petites phrases de rien du tout ("Bodicea on her chariot", "How can a sea be dead", etc...), et Miles est très impressionnant. Leur incantation gothique à l'Acte II scène 2 ("Bless ye the Lord") fout carrément les boules. Bref, c'est mieux. Pour ce qui est des rôles adultes, j'y ai moins prêté attention, mais ils me semblent se valoir dans les deux versions. Mais le son dans la version Harding est tout de même meilleur, on s'en rend compte dès le début avec le Prologue du narrateur, où la balance piano/voix est plus satisfaisante que dans la version Britten. Mais bon, dans quelque version que ce soit, il ne faut pas hésiter à se plonger dans cette oeuvre sublime et qui détient un rare pouvoir de fascination. De même, "Peter Grimes" est assez monstrueux, mais plus long, plus inégal. Une certaine scène de bord de mer, évoquant irrésistiblement Innsmouth et ses maléfices, ne pourra que séduire les fans de Lovecraft. Et pour en revenir à Britten, il y a aussi son "War requiem", oeuvre tout simplement... mais je me réserve le droit de vous en parler prochainement plus en détails.