Montherlant, Les Garçons (1973)

Voilà un roman qui donne du fil à retordre aux homophobes tels que moi : Montherlant y présente les "amitiés particulières", les attouchements entre adolescents virils, comme la chose la plus naturelle du monde, et il faut avouer que le lecteur malgré ses réticences initiales finit par se demander s'il n'est pas passé à côté de quelque chose dans sa jeunesse. Enfin bref. Toujours est-il que ce roman est d'une importance considérable dans la vie et l'oeuvre de Montherlant, comme l'atteste notamment le fait qu'il est paru (dans sa version définitive) presque soixante ans après que l'auteur en eut posé les premiers jalons. Et il a surtout pris la précaution de le faire paraître après sa mort, tant il est vrai que ce quasi-éloge de la pédérastie ne peut être du goût de tout le monde.

Le livre est gros, et sublime de bout en bout. A la différence d'un autre chef-d'oeuvre comme la série des Jeunes Filles, Montherlant n'y cède pas trop à son penchant pour les apophtegmes gouailleurs mais un peu creux, ce qui n'empêche nullement son admirable ironie de s'exercer.

Les Garçons raconte l'arrivée, en 1912, d'Alban de Bricoule à l'école Notre-Dame du Parc, où il a suivi son camarade Serge Souplier, son cadet de deux ans et excellent ami. Là, Alban découvre un curieux réseau de relations proto-homosexuelles, la Protection, centré sur la figure de Linsbourg, chef de ces petits pervers en herbe. Il s'y intègre très vite, ainsi que Serge... Autre personnage important, l'abbé de Pradts, prévôt de l'école, admirable prêtre athée et pédophile refoulé. Ces trois personnages seront exclus de l'école pour diverses raisons : une brigue réussit à rendre Alban et Serge responsables de la déliquescence morale de l'établissement, et le supérieur de l'établissement, devinant l'irréligion du prévôt, préfère s'en débarrasser.

Voyons maintenant divers extraits assez jouissifs.

Alban, en étude, songeait que tout à l'heure — il regarda sa montre : dans une heure dix environ —il donnerait un baiser à Aymery de La Maisonfort, à qui il n'avait adressé la parole que deux ou trois fois, et toujours ès choses les plus indifférentes. Le premier être humain qu'il baiserait au visage, du moins d'un baiser "passionnel" (si l'on peut ainsi parler).

Et un peu plus loin :

Alban louvoya encore.

« Tu viens d'avoir une histoire.

— Moi, une histoire ?

— Ce I en physique et chimie auquel tu as ajouté un 0, sur ton carnet de correspondance, pour en faire un I0.

— J'ai arrondi, comme les Romains.

— Les Romains ?

— Les Romains arrondissaient. Quand ils avaient fait dix prisonniers, ils disaient qu'ils en avaient fait dix mille. J'ai lu ça dans un livre.»

Comment un gosse si drôle pouvait-il passer, dans tout le collège, pour être nigaud ? On voyait, d'évidence, que La Maisonfort était très drôle, mais son nom était associé, ainsi qu'il l'est chez les héros homériques, à un attribut inamovible, qui était : "ce petit con". Rien à faire à cela. Le sachant déluré, il arrivait qu'on expliquât : "On peut être con et déluré à la fois" (ce qui d'ailleurs est vrai).

Alban louvoya de nouveau. Il n'osait toujours pas.

« Comment ça se fait que tu n'es qu'en cinquième ?

— Mes parents m'avaient promis un vélo si j'avais ma moyenne en fin d'année. Je l'ai eue, mais ils ne m'ont pas donné le vélo. Alors j'ai fait exprès de redoubler ma cinquième, pour me venger.

— Qu'est-ce que tu veux être, plus tard ?

— Gentleman cambrioleur. [...]

— Tu as reçu combien de baisers, depuis hier ?

— Zéro. [...]

— Mais qu'est-ce que tu attends ?

— Les types.

— Moi, je t'embrasserais bien, mais il ne faut pas que les gens nous voient.

— Non. Surtout que mes parents pourraient passer.

— Ils sont gentils avec toi, tes parents ?

— Moyens.

— Et toi, avec eux ?

— Oh ! moi, plus que moyen !

— Ils s'occupent beaucoup de toi ?

— Beaucoup trop. — Tiens, là, il n'y a personne.»

Savoureuse séance de drague ; à ce stade du roman, c'est encore très innocent, mais les appétits franchement sexuels ne tardent pas à se faire jour.

 

Jusqu'à douze ans — oui, douze ans sonnés ! — il venait dans le lit de sa mère, une demi-heure, avant d'aller se coucher. Elle le tenait contre elle, en chemise de nuit, chaud comme un oison ; ils causaient, quelquefois ils lisaient le même livre ; c'est ainsi qu'ils lurent ensemble le début de Quo Vadis : l'amour des Romains prit naissance sous le drap, ce qui était parfaitement adapté. Tant qu'il y eut la gouvernante anglaise, à neuf heures précises elle frappait : Alby, it's time. Mme de Bricoule maudissait la gouvernante, dans son langage peu châtié, dès qu'elle avait tourné le dos. Un jour, à douze ans, sans savoir même ce qu'il faisait, il toucha sa mère où il ne faut pas. Elle lui dit le lendemain : « Maintenant tu ne viendras plus dans mon lit. Tu es trop grand. » Il l'accueillit sans y prendre garde, comme il avait fait son geste sans y prendre garde. Mais, elle, ce petit homme chaud lui manquait durement.

Ah non ! Une histoire d'inceste en plus maintenant ? Mais ce thème n'apparaît qu'en filigrane, les relations d'Alban et sa mère deviennent vite plus belliqueuses.

 

Depuis cinq ans, Denie servait aussi à Linsbourg d'informateur et de rabatteur, car Linsbourg était un maniaque de l'abondance, et Salins prétendait qu'il devait prononcer dans ses prières : « Notre Père, qui êtes aux cieux, donnez-nous aujourd'hui notre petit lapin quotidien. » Il avait toujours quelqu'un de rechange. Si Denie était collé il avait l'Archichou. Si l'Archichou était grippé, il avait Limette. Jamais en panne. Il disait : « J'ai mes relais. » Littéralement couvert de gosses comme ce dieu-fleuve statufié du jardin des Tuileries, sur qui grouillent les bambins. Grand Maître et Casanova de la Protection, Linsbourg était désigné du simple nom qui fut celui de Cromwell : le Protecteur. Lui seul portait ce nom au collège. En lui était incarné le Génie de la Protection.

Aujourd'hui, ce genre de personnage paraît vraiment fantaisiste. Mais bon, souvenez-vous qu'à Notre-Dame du Parc, il n'y a pas de filles, et aucun des élèves ne connaît quoi que ce soit à la gent mamelue. Ceci explique-t-il cela ? Ben oui, après tout, ces pauvres petits ados, leurs hormones travaillent malgré tout. Enfin c'est un autre débat.

 

Quand on a onze ans, et qu'on veut vivre sa vie — ce qui est bien naturel : il n'y a pas de temps à perdre —, on ment sans arrêt et à tous ; c'est la seule défense, ou presque. Ceux qui s'extasient devant la perfidie des femmes sont de cette race qui leur prête toutes sortes de merveilles, dans le bien et dans le mal, pour justifier la prosternation devant elles que lui cause son désir d'elles. La perfidie des enfants n'est pas moins grande, mais elle est moins célèbre, parce qu'elle affecte moins.

Les deux dernières phrases reflètent le genre de phrases péremptoires que l'on trouve dans les Jeunes Filles. Il y a une généralisation excessive, mais ça sert un but tout à fait noble : une ironie misanthrope, misogyne, assez savoureuse.

 

« Après mes parents, c'est toi que j'aime le plus. Je t'aime plus que mon oncle. La façon dont je t'aime perpétue l'espèce. — Qu'est-ce que tu veux dire ? — Le prof a dit que l'amour permettait de perpétuer l'espèce. »

 

Sauf durant les seize premières années de sa vie, où la religiosité, dans un milieu chrétien, était inévitable, M. l'abbé de Pradts n'avait jamais cru en Dieu. Son esprit n'avait pas besoin d'un Dieu ; son coeur n'avait pas besoin d'un Dieu. Le surnaturel était un monde qui lui était aussi fermé que celui des sciences, par exemple, ou celui de l'économie politique : le naturel le comblait largement. Selon lui, les hommes avaient inventé Dieu, parce que la grande majorité en avait besoin, de tête ou de coeur ; ce besoin était, selon lui, une des caractéristiques les plus communes de la faiblesse humaine. Ensuite ils avaient travaillé sans répit tant pour donner un sens à cette invention, que pour lui donner du prestige, afin de n'avoir pas honte d'elle, qui avouait si cruellement leur débilité. Comme ils étaient capables, toujours, du meilleur et du pire, ils avaient construit sur cette idée de Dieu, chacun dans son pays et dans son époque, un système plein de beautés et d'absurdités, en partie admirable, en partie risible, en partie odieux, duquel ils tiraient toutes sortes d'actes allant eux aussi de l'admirable à l'odieux, en passant par le risible. De ces édifices construits sur des nuées, le plus important était sans doute le catholicisme. Telles étaient les vues de M. l'abbé de Pradts, qui ne prétendaient ni à l'originalité ni à la profondeur.

Effectivement, mais quelle virulence dans l'expression ! "Afin de n'avoir pas honte de cette invention, qui avouait si cruellement leur débilité" ! C'est tout de même puissant. Et je suis d'accord : les splendeurs chrétiennes, comme tel tableau de la Vierge, ou les Passions de JS Bach, ne sont à considérer que comme une espèce de masque.

 

Chacune des poésies était signée Yseult de Termor, ce qui était étrange puisque la page de garde portait déjà ce nom : il semblait que Mme de Bricoule eût été si enivrée de son pseudonyme qu'elle eût voulu le répéter et le répéter à l'infini. Mais où les yeux d'Alban, déjà bien écarquillés, s'écarquillèrent sans mesure, ce fut lorsqu'il lut :

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, etc., etc.

Le célèbre sonnet de Verlaine étant suivi de la signature Yseult de Termor ! Fallait-il tirer de là que Mme de Bricoule donnait dans l'auto-imposture infantile, pratiquée naguère par son fils, de recopier dans un cahier confidentiel, en le signant de son nom, le texte d'un autre ? [...] Mme de Bricoule faisait à trente-huit ans ce qu'Alban faisait à douze.

Une scène brillante, comique et tragique. Et puis ce nom, "Yseult de Termor", me tue complètement : toute la niaiserie, toute la sensiblerie du monde et des femmes (entendons-nous : la niaiserie du monde, la sensiblerie des femmes) y sont !

 

Dans le moment qu'il développait cela, il arrive que Mme de Bricoule prit conscience que son nez luisait. Cette luisance qui venait facilement à son nez était un des soucis de la comtesse. D'abord elle l'éteignait en passant sur lui une feuille de papier à cigarettes, ensuite elle le poudrait. Elle n'osa pas, devant l'abbé, user du papier à cigarettes, mais elle se poudra le nez sans vergogne, avec sa poudre Rêve de Mignon. Ce faisant, elle aperçut dans la petite glace du poudrier les deux rides qui descendaient de son nez, et, du pouce et du médius, elle les tira ; ce fut plus fort qu'elle. Ensuite elle épousseta, avec humeur, la poudre qui, comme d'habitude, était tombée sur son jabot. M. de Pradts vit les trois gestes, et méprisa.

Ce "méprisa" final sans complément d'objet est sublime de puissance. Quel style, mes aïeux, quel style, et quel portrait !

 

« Le disciple que Jésus aimait » : Jean s'était désigné à cinq reprises (ce qui était assez désobligeant pour les autres disciples). Et il avait, seul, reposé sur la poitrine de Jésus. Et, comme par hasard, il était le plus jeune des Douze : une vraie jeune fille, à en croire les peintres. Et la mystérieuse palpitation de son Evangile... Dans la vie souffrante de Jésus, l'abbé de Pradts n'était touché que par cela : l'Evangile était pour lui une fable séduisante, analogue à la Théogonie, à l'Iliade, à l'Odyssée, aux Mille et Une Nuits. Et il y avait deux mille ans que les chrétiens lisaient cet épisode de Jean, sans que leur attention en fût éveillée. Quant à Alban, le personnage de la Passion pour qui il avait un faible était Ponce Pilate, Romain égaré parmi des Orientaux auxquels il n'entendait rien, et qui cependant s'efforçait avec obstination de sauver l'un d'eux qu'il pressentait être un pur. Un moment venait enfin où il cessait d'être courageux, moitié sur le conseil de sa femme (détail savoureux), moitié parce que « j'en ai par-dessus la tête de ces histoires de roi ou pas roi des Juifs. Qui est le roi des Juifs : est-ce moi qui peux le savoir ? J'en ai fait suffisamment ; qu'ils se débrouillent entre eux ; ah ! pour me punir de quoi (mais je crois deviner : je n'ai pas rampé assez dans l'affaire Servilius) m'a-t-on envoyé dans ce bled ? » Ponce Pilate n'était pas un héros, mais il était de ceux que les anges avaient nommés « les hommes de bonne volonté » . Pour Alban, ce Quirite juste et dédaigneux était vraiment un ami.

Deux blasphèmes en un paragraphe, et un style encore une fois exemplaire, une ironie géniale, et cette économie de mots...

 

« Avec le garçon, pas d'envahissement : sa nature ne le porte ni à la sentimentalité, ni à la jalousie, ni à la graphomanie, ni au besoin qu'on s'occupe de lui ; elle le porte au contraire à souhaiter qu'on le laisse tranquille, et à laisser tranquilles les autres. Il y a dans le protectionnisme quelque chose de réservé et de dépouillé, mettons quelque chose de sec, qui est très classique : souviens-toi de la litote du Parc ; sans parler de la réserve que nous impose la société. Avec les femmes — du moins si j'en crois les livres, car mon expérience d'elles est nulle, — c'est le contraire ; il faut toujours en dire et en faire plus qu'on ne sent : débordement et étalage, auxquels s'ajoute l'étalage de la publicité extravagante donnée à cet amour. Tout cela est romantique. L'amour des femmes, c'est l'amour tumultueux ; l'amour des garçons, c'est l'amour paisible, qui vous laisse l'esprit libre. De là le vers de Properce : "A mon ennemi je souhaite une femme. A mon ami un jeune garçon." »

C'est ce genre de passages, plus que convaincants, qui peut troubler des âmes influençables ! Montherlant sait faire vibrer la fibre misogyne qui sommeille en chaque mâle.

 

Selon les enquêtes de police, la Seine-et-Oise est le département champion de France pour les incestes. L'abbé de Pradts n'avait, certes, rien à voir avec les incestes, mais c'est pour dire que le département qu'il élut n'est quand même pas un département inintéressant.

Une simple petite blague, comme quoi Montherlant sait tout faire.

 

Et enfin quelques petites phrases que je note pour mémoire :

Quelle main baiserait-il la première, la main de Sabine, ou la main de sa mère morte ?

Pas de lune emphatique, pas d'étoiles insomnieuses, pas d'ombre de littérature, rien. (Quand Linsbourg et Alban, quelque temps après les événements, font une visite nocture au Parc)

Contre tout ce lugubre il avait pour seul refuge le coït.